Article vedette – Égalité des chances et inégalité inter-générationnelle – Les défis à venir

Miles Corak
Statistique Canada

Miles Corak est directeur de la Division des études sur la famille et le travail à Statistique Canada.

Note du rédacteur : Cet article, déjà paru dans une version légèrement différente, dans le numéro du 25e anniversaire d’Options politiques (mars-avril 2005), est également disponible dans le site web <www.irpp.org>.

 

Pour réfléchir à l’État-providence canadien, à ses réalisations passées comme aux défis à venir, j’aimerais tout d’abord évoquer la pensée d’Amartya Sen, prix Nobel d’économie de 1998. Une pensée clairement résumée dans son populaire ouvrage Development as Freedom, qui traite surtout d’économie du développement mais dont les leçons s’appliquent à la politique sociale des pays riches comme des moins riches.

Selon le grand économiste, la liberté devrait être le premier objectif et le principal moyen du développement. Toute société devrait ainsi offrir à ses citoyens la liberté de vivre en conformité avec leurs choix.

C’est notamment sur ce principe que s’est élaboré l’État-providence canadien, dont les débuts remontent à la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. L’accent était mis alors sur le plein emploi et la sécurité économique de ceux qui étaient sans travail pour cause de récession, de maladie ou de vieillesse. Mais on a aussi mis l’accent dès cette période sur des mesures concrètes d’investissement dans le capital humain, d’abord en prolongeant les années de scolarité obligatoire, en élargissant par la suite l’accès à l’enseignement supérieur et, plus récemment, en favorisant le développement pendant la petite enfance.

La pensée d’Amartya Sen réclame des décideurs qu’ils privilégient les capacités des citoyens et suppriment les obstacles à leur pleine participation sociale, de manière à leur permettre d’exploiter leurs talents et leur potentiel. En exemple des politiques sociales favorables à cet épanouissement, il cite souvent les mesures qui combattent la pauvreté, des soins de santé appropriés et un meilleur accès à l’éducation.

Ce point de départ me sert à établir, avec la situation des enfants, ce qui me semble être un lien évident que ne font pas directement Amartya Sen ou d’autres. C’est ainsi qu’en analysant ce groupe bien particulier, on peut relier d’une part les concepts de liberté et de capacité et, d’autre part, les mesures concrètes et les leviers politiques qui en permettent l’expression. La liberté prend ici le sens d’accorder aux enfants la possibilité d’aller au bout de leurs talents. Dans une large mesure, il s’agit pour eux d’être libres d’exploiter pleinement leur potentiel; d’avoir, une fois adultes, une vie qui ne soit pas déterminée par leurs antécédents familiaux. Autrement dit, il s’agit de leur assurer une véritable égalité des chances.

En tant qu’économiste, j’ai tendance à considérer ces enjeux en rapport à leurs implications pour le marché du travail, bien que leur portée dépasse évidemment les questions de revenus et de salaires. Les Canadiens s’enorgueillissent souvent de vivre dans une société où les inégalités sont moins extrêmes que celles qui caractérisent leur voisin américain. Mais au-delà des inégalités observées ici et maintenant, ce texte tentera de déterminer les inégalités telles qu’elles se manifestent à travers les générations.

Sous certains aspects, une grande inégalité de revenus ne témoigne pas nécessairement de ce que Sen appelle une « non-liberté » et pourrait même être tolérée par les plus démunis. Ce serait le cas s’il y avait circulation et mobilité entre les générations, si les enfants des foyers pauvres pouvaient aspirer, une fois adultes, à des revenus aussi intéressants que ceux des foyers riches. De la même façon, le même degré d’inégalité peut avoir, ici et maintenant, des répercussions très différentes sur la cohésion sociale et le bien-être individuel lorsqu’il y a faible mobilité intergénérationnelle dans les revenus.

 

Graphique 1
Le pourcentage d’augmentation des revenus à l’âge adulte d’un fils pour chaque point de pourcentage d’augmentation des revenus de son père varie d’un facteur minimum de deux dans l’ensemble des pays riches.

Le pourcentage d’augmentation des revenus à l’âge adulte d’un fils pour chaque point de pourcentage d’augmentation des revenus de son père varie d’un facteur minimum de deux dans l’ensemble des pays riches.

Source : Miles Corak, « Do Poor Children Become Poor Adults? Lessons for Public Policy from a Cross Country Comparison of Generational Earnings Mobility », 2004.

 

Historiquement, les sociétés nord-américaines ont ainsi promis à de nombreux immigrants que leurs enfants auraient la possibilité d’y vivre une vie meilleure, et c’est justement ce qui les a incités à s’expatrier malgré les grandes difficultés qui les attendaient.

À première vue, les Canadiens ont d’excellentes raisons de se réjouir de leur mobilité intergénérationnelle, surtout en comparaison d’autres pays. L’importance du lien entre les revenus des enfants devenus adultes et ceux de leurs parents au moment où ils les élevaient est l’un des indices directs de mobilité intergénérationnelle dans les revenus. Par rapport à la moyenne des familles, ce lien détermine l’avantage transmis à leurs enfants par des parents à revenus élevés. Ou, bien entendu, le désavantage dont hériteront les enfants de parents à faibles revenus.

Le graphique 1 illustre, pour différents pays de l’OCDE, la progression des revenus d’un enfant devenu adulte pour chaque point de pourcentage d’augmentation des revenus de ses parents. Plus cette donnée est élevée, moins il y a mobilité intergénérationnelle. Les résultats indiquent une assez forte variation (facteur minimum de deux) de la transmission des avantages aux enfants des pays riches. On observe également que l’avantage hérité des parents n’est dans aucun pays vraiment inférieur à un cinquième.

Les sociétés où la mobilité intergénérationnelle est la plus faible sont celles des États-Unis, du Royaume-Uni et, dans une moindre mesure, de la France, où chaque augmentation de 10 p. 100 des revenus parentaux implique que les revenus de leurs enfants seront supérieurs de quatre ou cinq pour cent. À l’autre extrémité se trouvent le Danemark, la Norvège, la Finlande et le Canada, où ce rapport est plus de deux fois moins important.

C’est ainsi qu’au Canada, à la fin des années 1970, le revenu marchand des familles du quintile supérieur était environ 2,75 fois plus élevé que celui du quintile inférieur. La donnée 0,19 du graphique 1 indique que les revenus à l’âge adulte d’un enfant né d’une famille de la tranche supérieure seraient plus élevés d’environ 20 p. 100 par rapport à la tranche inférieure. Aux États-Unis ou au Royaume-Uni, ce rapport serait plutôt de l’ordre de 66 p. 100.

Mais que veulent dire, au juste, ces données? Celles du graphique 1 sont purement descriptives. Par elles-mêmes, elles n’expliquent pas les variations qu’on observe entre les différents pays et au chapitre de la mobilité intergénérationnelle. Dans le domaine des politiques publiques, l’efficacité repose non seulement sur la connaissance des corrélations brutes, mais sur la compréhension des processus de causalité. Je m’attarderai donc à deux des nombreux mécanismes qui sous-tendent ces graphiques et qui offrent des possibilités distinctes touchant l’application des politiques publiques. Le premier a trait au fonctionnement du marché du travail, le second aux avantages relatifs d’une politique donnée.

 

Graphique 2
Plus le rendement des dépenses privées en éducation postsecondaire est élevé, plus la mobilité intergénérationnelle des revenus est faible.

Plus le rendement des dépenses privées en éducation postsecondaire est élevé, plus la mobilité intergénérationnelle des revenus est faible.

Source : Miles Corak, « Do Poor Children Become Poor Adults? Lessons for Public Policy from a Cross Country Comparison of Generational Earnings Mobility », 2004 et OCDE, Regards sur l’éducation, 2003.

 

Plus il y a inégalité sur le marché du travail, moins il y a mobilité intergénérationnelle. Le rendement de l’éducation supérieure est l’un des principaux déterminants du niveau d’inégalité des revenus. Le graphique 2 montre que les revenus du père et du fils sont d’autant plus rapprochés que le rendement tiré des études supérieures est grand. On y observe un schéma de dispersion entre les estimations de mobilité intergénérationnelle des revenus du graphique 1 et le taux de rendement tiré des études postsecondaires (par rapport aux études secondaires). Pour les pays considérés, le rapport est clairement positif. Les trois pays où ce rendement est supérieur à 10 p. 100 (États-Unis, Royaume-Uni et France, respectivement 18,9; 18,1 et 13,3 p. 100) sont aussi ceux où la mobilité intergénérationnelle est la plus faible.

Ce schéma peut s’expliquer de diverses façons, mais on peut supposer que les pays dont le rendement est le plus élevé ont des politiques et des structures très différentes d’accès à l’enseignement supérieur, puisque les restrictions à la diplomation universitaire comptent parmi les causes d’un fort rendement. De ce point de vue, un rendement élevé pourrait aussi traduire une inégalité des chances. Qui plus est, il modifie les incitatifs des parents, puisque ceux d’entre eux qui valorisent l’éducation investissent davantage dans celle de leurs enfants. Cette explication est centrée sur la structure des avantages et investissements privés relatifs aux enfants, mais elle soulève aussi la question des différences en ce qui concerne les possibilités offertes aux enfants, dans la mesure où les enfants de familles à revenus élevés tendront à mieux profiter des avantages d’une éducation supérieure. Par conséquent, le second facteur susceptible d’expliquer les différences de mobilité intergénérationnelle d’un pays à l’autre concerne les possibilités offertes aux enfants et la nature des investissements publics dont ils font l’objet.

L’augmentation des investissements « progressistes », soit ceux qui profitent relativement plus aux enfants moins privilégiés, affaiblit le lien entre revenus des parents et des enfants. Traditionnellement, cela était considéré comme un aspect clé de l’école publique. Le niveau des dépenses publiques consacrées à l’éducation varie beaucoup selon les pays. C’est ce qu’illustre le graphique 3, qui met en relation les données du graphique 1 avec les dépenses d’éducation par étudiant.

On estime généralement que la mobilité intergénérationnelle est d’autant plus grande que les dépenses par étudiant sont élevées. Mais le rapport entre dépenses publiques et mobilité n’est pas aussi simple. Les États-Unis, par exemple, constituent un cas à part, car en dépit du niveau le plus élevé des dépenses publiques, le lien entre les revenus des pères et de leurs enfants y est très étroit. De même, le Royaume-Uni et la Finlande dépensent par étudiant une somme plus faible et à peu près identique, mais la mobilité intergénérationnelle varie grandement de l’un à l’autre. C’est donc dire que la façon dont l’argent est dépensé compte tout autant que le niveau des dépenses publiques. Autrement dit, la structure des systèmes d’éducation, de même que la manière dont les capacités cognitives des enfants sont développées pour leur permettre de tirer parti des différentes possibilités qui leur seront offertes, a une grande importance.

La meilleure façon de comprendre ces schémas consiste à déterminer dans quelle mesure les investissements publics profitent relativement plus aux enfants défavorisés. Une façon de mesurer si c’est le cas ou non consiste à évaluer dans quelle mesure les aptitudes et les capacités des enfants sont liées au niveau d’éducation des parents. Si, par exemple, la faculté de lire et de compter à l’âge adulte dépendait étroitement du niveau d’éducation des parents, on en conclurait que les dépenses en éducation ont peu d’effet sur le nivellement des avantages et inconvénients liés à l’origine familiale et que les investissements publics n’ont guère été « progressistes ».

Ces données existent pour sept des pays à l’étude, et leur rapport avec la mobilité intergénérationnelle est illustré au graphique 4. On note un lien positif très fort entre la mobilité intergénérationnelle des revenus, et le gradient des capacités de lecture et de calcul des enfants devenus adultes et le niveau d’éducation de leurs parents, seule l’Allemagne faisant exception à cette règle.

 

Graphique 3
Le niveau de même que la structure des dépenses en éducation déterminent le degré de mobilité intergénérationnelle dans les revenus.

Le niveau de même que la structure des dépenses en éducation déterminent le degré de mobilité intergénérationnelle dans les revenus.

Source : Miles Corak, « Do Poor Children Become Poor Adults? Lessons for Public Policy from a Cross Country Comparison of Generational Earnings Mobility », 2004et OCDE, Regards sur l’éducation, 2003.

 

Ce schéma témoigne de l’inégalité des investissements privés et publics dans les enfants. Dans la mesure où l’inégalité des revenus est plus forte dans un pays, on pourrait raisonnablement s’attendre à ce que les bénéfices d’un niveau donné d’investissements y soient plus importants, mais aussi que le niveau et la répartition de ceuxci soient différents. Dans un pays où les inégalités de revenus sont plus grandes, l’investissement que font les parents riches et pauvres pour leurs enfants devrait aussi se caractériser par de plus grandes inégalités avec, par conséquent, une mobilité intergénérationnelle dans les revenus réduite.

Mais cela dépendra aussi de la façon dont les enfants de milieux moins favorisés profitent davantage des programmes publics. Dans certaines circonstances, les programmes gouvernementaux universels peuvent réduire l’écart entre l’investissement dont bénéficient les enfants riches et pauvres. Si le premier dollar investi produit la plus forte augmentation du bien-être chez les enfants, les enfants pauvres devraient donc mieux en profiter que les plus riches lorsque les gouvernements investissent également dans l’ensemble des enfants. Les données du graphique 4, par exemple, indiqueraient que les États-Unis et le Royaume-Uni encaissent assez peu de dividendes par dollar dépensé, parce que la structure de leurs systèmes éducatifs renforce les avantages et les inconvénients liés au milieu familial plutôt que de les niveler. Selon ce graphique, le Canada se retrouve à l’autre extrême, aux côtés de pays comme le Danemark et la Norvège. La grande promesse des gouvernements qui ont investi dans l’éducation universelle et l’accès à l’enseignement universitaire était d’assurer aux enfants de milieux moins privilégiés le coup de pouce nécessaire pour suivre le même parcours que leurs camarades plus favorisés. Le graphique 4 semble indiquer que de grandes différences subsis-tent encore entre les États-providence des pays riches, ce qui offre en soi un important indice des raisons pour lesquelles les avantages économiques transmis des parents aux enfants varient selon les pays.

En somme, la mobilité intergénérationnelle dans les revenus au Canada est plus élevée que dans les autres pays riches parce que, premièrement, les inégalités du marché du travail et le rendement tiré de l’éducation y sont relativement faibles et, deuxièmement, parce que les investissements publics et privés dans les enfants ont été relativement progressistes. Mais cela s’applique à la situation des 30 dernières années environ, soit celle d’une génération née dans les années 1960, qui a fait ses études secondaires et universitaires dans les années 1970 et 1980, et qui s’est intégrée au marché du travail dans les années 1990. On ne peut donc la transposer directement aux nouveau-nés et aux élèves du primaire de la période actuelle, qui fréquenteront les collèges et les universités dans les années 2020 et accéderont au marché du travail dans les années 2030.

 

Graphique 4
Plus la mobilité intergénérationnelle dans les revenus est faible, plus le gradient entre les capacités cognitives des enfants et le niveau d’instruction des parents est élevé.

Plus la mobilité intergénérationnelle dans les revenus est faible, plus le gradient entre les capacités cognitives des enfants et le niveau d’instruction des parents est élevé.

Source : Miles Corak, « Do Poor Children Become Poor Adults? Lessons for Public Policy from a Cross Country Comparison of Generational Earnings Mobility », 2004 et Esping-Andersen, « Unequal Opportunites and the Mechanisms of Social Inheritance », dans Miles Corak (dir.), Generational Income Mobility in North America and Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 2004.

 

L’avenir nous réserve deux défis. Le premier concerne l’accès à l’éducation. L’augmentation des droits de scolarité est à peu près inévitable et, si l’on se fie à l’expérience des années 1990 et aux conclusions du rapport Rae sur l’éducation postsecondaire en Ontario, publié récemment, nous assisterons sans doute aussi à court terme à la décentralisation du processus d’établissement des droits de scolarité. Ceux-ci continueront vraisemblablement d’augmenter, mais ils varieront également beaucoup plus d’une province à l’autre, ainsi que d’un établissement et d’un domaine d’étude à l’autre. Dans un avenir rapproché, on peut donc s’attendre à un système d’éducation postsecondaire nettement plus différencié qu’aujourd’hui.

C’est dans ce contexte que l’accessibilité à l’éducation supérieure suscite des craintes grandissantes. Et bien qu’on doive peut-être envisager d’augmenter le financement public et de réviser nos programmes d’aide financière aux étudiants, surtout pour ceux d’entre eux qui sont issus de familles à faibles revenus, la question de l’accessibilité déborde largement les strictes considérations financières.

On analyse souvent en termes très généraux l’accès à l’éducation supérieure, en se demandant essentiellement si les revenus familiaux influent sur la fréquentation des futurs étudiants. Mais dans les prochaines années, la problématique de l’accessibilité pourrait s’étendre pour inclure les établissements universitaires et les domaines d’études. Ainsi, les critères de sélection des universités pourraient aussi influer sur la mobilité intergénérationnelle.

 

Graphique 5
Nouveaux immigrants vivant dans des familles à faible revenus, 1980, 1990, 2000

Nouveaux immigrants vivant dans des familles à faible revenus, 1980, 1990, 2000

 

Si les enfants de familles à revenus élevés ont plus de chances de maîtriser les aptitudes liées aux domaines valorisés sur le marché du travail, le relèvement des normes de sélection et l’élaboration de nouveaux critères pourraient resserrer les liens entre les antécédents familiaux et la popularité de certains établissements ou domaines d’études postsecondaires. De ce point de vue, il est important pour les responsables de l’élaboration des politiques de comprendre quels sont les obstacles non financiers à l’éducation supérieure, en ce qui touche notamment les circonstances qui favorisent, dès le plus jeune âge, la poursuite d’études postsecondaires.

C’est ainsi que les craintes liées à la mobilité intergénérationnelle devraient inciter les responsables de l’élaboration des politiques à centrer leur action sur la famille, et notamment sur son rôle dans le développement des aptitudes cognitives des enfants. Les aptitudes sociales et cognitives constituent un important facteur des revenus à long terme; or, elles ne sont que faiblement associées à la performance scolaire. Le rendement cognitif est plus étroitement lié au « capital culturel » – ou au « style parental » – qu’à la richesse matérielle. En fait, l’investissement parental dont l’influence est vraiment décisive n’est pas de nature financière. L’impact de l’éducation, du travail et des revenus est avant tout déterminé par l’influence des parents sur le rendement cognitif de l’enfant. Et comme l’illustre le graphique 4, les sociétés qui parviennent le mieux à niveler ce terrain savent d’autant mieux promouvoir la mobilité intergénérationnelle.

C’est aussi pourquoi plus du tiers des enfants canadiens de familles à faibles revenus deviennent des adultes aux revenus peu élevés, malgré le rapport plutôt faible entre les revenus des parents et des enfants. En général, le Canada reste une société très mobile à travers les générations, mais une proportion appréciable des enfants n’en profite pas vraiment.

Les initiatives en faveur de la petite enfance joueraient sans doute un rôle décisif en matière de mobilité intergénérationnelle. Le cas échéant, on pourrait réclamer des responsables de l’élaboration des politiques qu’ils s’efforcent d’égaliser l’influence des familles sur les aptitudes, les valeurs et la motivation de leurs enfants. L’efficacité de telles mesures sur la mobilité intergénérationnelle dépendra de leur effet réel et des avantages relatifs qu’elles procureront aux enfants de familles défavorisées.

Le second défi majeur concerne l’immigration. Le visage de l’immigration a beaucoup changé au cours des vingt dernières années; aussi l’expérience du passé nous sera-t-elle de faible utilité pour l’avenir. Dans les années 1960, 75 p. 100 des immigrants provenaient d’Europe et des États-Unis. Cette proportion a baissé à 40 p. 100 dans les années 1970, puis à 20 p. 100 seulement dans les années 1990. Plus de six immigrants canadiens sur dix proviennent aujourd’hui du Moyen-Orient et de l’Asie, soit une proportion deux fois plus grande que dans les années 1970.

Les immigrants sont en moyenne plus scolarisés que les Canadiens nés au pays, mais leur maîtrise du français ou de l’anglais n’est pas aussi bonne.

Cette structure en évolution de l’immigration, combinée à un climat économique où le niveau de littéracie est beaucoup plus important que par le passé, a entraîné une baisse marquée de l’intégration économique des immigrants. Au début des années 1970, les nouveaux immigrants gagnaient 10 p. 100 de moins que leurs concitoyens nés au pays. Ils gagnaient 30 p. 100 de moins au début de la décennie suivante et 60 p. 100 de moins 10 années plus tard. Ce n’est qu’à la fin des années 1990 que la situation s’est légèrement redressée.

Comme l’illustre le graphique 5, ce phénomène a provoqué une augmentation du pourcentage des familles immigrantes à faibles revenus. De 1980 à 2000, cette proportion a légèrement baissé parmi les familles canadiennes, soit de 17 à 14 p. 100, mais elle a augmenté parmi les nouveaux immigrants, de 25 p. 100 à un peu plus de 35 p. 100. À l’heure actuelle, plus du tiers des nouvelles familles immigrantes vivent de faibles revenus.

Bref, la capacité des familles immigrantes d’offrir à leurs enfants le meilleur début de vie possible a sensiblement diminué. D’où certaines inquiétudes pour la mobilité intergénérationnelle. On se réjouira cependant de la rapidité avec laquelle les jeunes immigrants s’adaptent à la réalité du système d’enseignement primaire canadien. Il est particulièrement remarquable d’observer les progrès des enfants de parents dont la langue maternelle est autre que le français ou l’anglais. À quatre ou cinq ans, au début de la maternelle, les résultats qu’ils obtiennent à une série de tests de lecture, d’écriture et de mathématiques sont de 20 à 30 p. 100 inférieurs à ceux de leurs camarades. Mais dès l’âge de dix ou onze ans, soit à la fin de l’école primaire, ils ont rattrapé et parfois dépassé les enfants nés de parents canadiens et ayant le français ou l’anglais pour langue maternelle.

Pour maintenir la forte mobilité des générations antérieures, nous devons faire en sorte, dans les décennies à venir, que ces progrès se poursuivent jusqu’à la fin du secondaire.

L’égalité des chances implique que l’inégalité des résultats soit inadmissible lorsqu’elle résulte de circonstances différentes. Mais la société et les parents exercent sur les enfants une influence qui peut aplanir ces différences. Pour comprendre ce que signifie vraiment l’égalité des chances et comment la renforcer, nous devons bien connaître les circonstances qui la favorisent. Les parents procurent des avantages à leurs enfants tout d’abord par l’entremise d’un réseau social et d’un soutien financier qui favorisent l’accès à l’éducation et à l’emploi; deuxièmement par un investissement qui les aide à développer leurs aptitudes; et troisièmement par une culture familiale qui influence leurs valeurs et leur motivation.

Ce sont ces trois domaines, chacun correspondant à une définition de plus en plus générale de l’égalité des chances, que les responsables de l’élaboration des politiques devraient tenter de niveler au profit du plus grand nombre. Si l’égalité des chances implique une mobilité intergénérationnelle totale – ce qui voudrait dire qu’aucun lien statistique ne subsiste entre les revenus des parents et ceux de leurs enfants – cela nécessiterait non seulement de neutraliser l’effet du réseau social et de l’investissement, mais aussi celui de la culture familiale.

Mais, comme le note John Roemer, philosophe et politologue de Yale, ce « point de vue ne serait endossé après réflexion que par une fraction de ceux qui s’intéressent à la question ».

Voici à ce propos une mise en garde : pour éliminer complètement l’avantage transmis des parents aux enfants, il faudrait intervenir dans la vie des enfants et des familles à un point que la majorité des citoyens de la plupart des sociétés jugerait intolérable. Déterminer le rapport entre les avantages légués aux enfants et l’égalité des chances ne va pas de soi. Cela nécessite de redéfinir les situations acceptables comme sources de réussite sur le marché du travail, de comprendre l’efficacité de l’action politique et de reconnaître les compromis à faire entre les gains liés à ce nivellement et les pertes en termes d’autres mesures de bien-être.

Mais il est clair que l’ambition d’après-guerre d’étendre toujours davantage l’accès à l’éducation a atteint ses limites. Si la société canadienne veut continuer de promouvoir l’égalité des chances, elle devra investir plus tôt dans la vie des jeunes enfants pour leur assurer les aptitudes et les occasions nécessaires pour réussir sur le marché du travail. Mais cette réorientation repose sur une conception de l’égalité des chances qui est soutenue de manière variable par les Canadiens, puisqu’elle réclame des politiques publiques modifiant l’influence exercée par les familles sur les aptitudes, les valeurs et la motivation de leurs propres enfants.

L’État-providence canadien saura-t-il mettre en œuvre des programmes qui, dans le contexte d’une diversité croissante, profiteront relativement plus aux moins privilégiés qu’aux mieux nantis? Tel est le grand défi qui déterminera si la prochaine génération jouira des mêmes chances – ou de la même liberté, selon le terme utilisé par Amartya Sen – que la génération précédente.

 

Signet
L'émergence des régions transfrontalières : rapport provisoire

L’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis (ALE) et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) ont amorcé une nouvelle ère dans les relations canado-américaines, non seulement dans le domaine des relations économiques mais plus globalement dans l’interaction entre les deux pays. Les répercussions économiques ont été en bonne partie positives mais une autre manifestation de ces nouvelles relations est les liens de plus en plus divers qui se sont tissés entre les deux pays – particulièrement entre les régions limitrophes ou à proximité de la frontière.

Le projet du PRP sur les liens nord-américains étudie l’émergence des régions transfrontalières et ses répercussions pour le gouvernement du Canada en matière de politiques étrangères, économiques et de développement régional.

Le PRP publie les conclusions du projet à ce jour dans le Rapport provisoire sur l’émergence des régions transfrontalières ainsi que le rapport de la Table ronde qui s’est tenue à Montréal en novembre 2005, ainsi qu’un document de travail sur le sondage de dirigeants clés sur les frontières Canada–États-Unis et une note de breffage contenant un sommaire exécutif de ces rapports sont également disponibles sur le site web du PRP.

2017-09-29