Article vedette – Modèles fondés sur le genre – La famille et le travail

Roderic Beaujot
Université Western Ontario

Roderic Beaujot est professeur de sociologie à l’Université Western Ontario. Il est le chercheur principal d’un réseau stratégique de recherche sur les changements démographiques et les politiques publiques.

 

Sarah Berk, dans son ouvrage The Gender Factory (1985), avance que les ménages et les familles sont de véritables « usines à genres » par la façon dont y sont réparties les tâches domestiques. Arlie Hochschild (1989) estime elle aussi que la famille joue un rôle non négligeable dans le maintien des différences entre les sexes. Dans la plupart des ménages qu’elle a étudiés, Hochschild a remarqué que les femmes assumaient une double charge de travail. Pourtant, 10 p. 100 de ces ménages consentaient des efforts conscients pour atteindre une répartition plus équitable du travail non rémunéré. Si la révolution des sexes implique les mêmes possibilités pour les femmes que pour les hommes, on peut dire que nous avons fait plus de chemin en dehors des ménages qu’à la maison. L’objectif des féministes a été de mener cette révolution à terme.

Les changements normatifs

Dans les enquêtes que je réalise avec mes étudiants du premier cycle, à la question « Comment les tâches ménagères et la prise en charge des enfants devraient-elles être réparties dans un couple? », les personnes interrogées répondent presque unanimement « équitablement ». Pour beaucoup, les normes ont changé et le travail rémunéré et non rémunéré est davantage réparti sur une base de réciprocité.

Selon Scott Coltrane, dans Gender in Families (1998), de nombreux facteurs expliquent la participation accrue des hommes aux tâches domestiques. Premièrement, le salaire croissant des femmes, et sa part de plus en plus importante dans le revenu familial. Deuxièmement, les changements normatifs qui favorisent l’égalité et le partage, par opposition aux modèles familiaux fondés sur une division des revenus et du temps reflétant les différences entre les sexes. Troisièmement, les changements familiaux eux-mêmes, y compris les mariages tardifs, le concubinage et les seconds mariages de plus en plus fréquents, qui favorisent des modèles de division du travail différents. Aujourd’hui, les jeunes hommes savent que, pour avoir une relation, ils doivent assumer une part du fardeau, et il n’est pas rare que les femmes abandonnent des relations lorsqu’elles ne sont pas fondées sur une répartition équitable des tâches.

Les modèles du mariage ont changé : Gary Becker (1981) considérait que la division du travail rémunéré et non rémunéré était efficace pour le couple et qu’une personne tout au plus partageait son temps entre le travail professionnel et le travail ménager. Depuis, beaucoup estiment que cette approche de la complémentarité des rôles reflète une perspective masculine de l’efficacité, ou y voient des objectifs plus importants dans une relation, comme la réciprocité et l’égalité, plutôt que l’efficacité. Valerie Oppenheimer (1988) met de l’avant la théorie du mariage « du début de carrière », selon laquelle les relations durables se créent une fois la carrière de chacun bien établie. Une fois que les deux membres d’un couple occupent un emploi, ils sont plus susceptibles de partager aussi le travail ménager. Christiane Bernier et ses collègues (1996) considèrent le travail rémunéré des femmes comme un atout contre leur exploitation par le travail domestique.

Les modèles co-existants

Dans une étude américaine, Shelly Lundberg et Elaine Rose (1998) ont découvert qu’en moyenne, le temps de travail des femmes diminue après la naissance de leur premier-né, alors que le salaire moyen des hommes augmente. Chez les couples dont la femme interrompt sa carrière pour s’occuper des enfants, on observe une spécialisation plus importante dans les tâches à la suite d’une naissance, notamment une nouvelle répartition du temps entre le mari et la femme, et une baisse du salaire de l’épouse. Cependant, elles ont aussi remarqué l’émergence de tendances différentes. Lundberg et Rose ont mis en évidence des phénomènes très différents chez les couples dont la femme est restée sur le marché du travail. Dans ces cas de figure, le salaire de la mère ne diminuait pas après la naissance du premier-né, alors que les heures de travail du père diminuaient. En outre, l’écart salarial entre père et mère après la naissance du premier enfant n’était pas aussi remarquable parmi la cohorte des couples plus jeunes. La spécialisation importante dans les tâches à la suite d’une naissance s’applique donc moins à la jeune cohorte et au sous-groupe des couples dont la femme est restée sur le marché du travail. Alors que le modèle de la participation continue à la population active devient de plus en plus dominant, les auteures relèvent des tendances de répartition du temps entre les sexes convergentes et observent une diminution de l’écart salarial engendré par la condition parentale.

Convergences et divergences

On relève une forte convergence dans les ratios emploi-population entre les sexes au Canada. Le ratio d’emploi diminue chez les hommes depuis 1981, alors que, pour les femmes, il augmente depuis 1971. Parmi les pays de l’OCDE, le Canada se distingue par l’importance des changements qu’il a connus entre 1960 et 1990 (Engelhardt et Prskawetz, 2004, p. 38). En 1960, le Canada faisait partie des pays dont le taux de participation des femmes à la population active (32 p. 100) était le plus faible, alors qu’en 2000, il figurait parmi les pays au taux le plus élevé, avec 71 p. 100 de travailleuses. En 2001, chez les 15 à 24 ans, le ratio emploi-population était le même pour les deux sexes (55 p. 100). Cependant, il subsistait un écart de 10 à 11 points de pourcentage dans la catégorie des 25 à 54 ans.

Si les tendances entre les sexes convergent, la condition parentale a toujours en moyenne des effets inverses et engendre des tendances divergentes dans le domaine de l’emploi. En 2001, chez les couples ayant des enfants de moins de six ans, 90,5 p. 100 des hommes travaillaient à temps plein contre 49,7 p. 100 des femmes (Beaujot et Ravanera, 2005).

 

Aujourd’hui, les jeunes hommes savent que, pour avoir une relation, ils doivent assumer une part du fardeau, et il n’est pas rare que les femmes abandonnent des relations lorsqu’elles ne sont pas fondées sur une répartition équitable des tâches.

 

On observe des résultats semblables en ce qui à trait à la répartition du temps. Pour les gens en couple, par rapport aux célibataires, le travail non rémunéré augmente à la fois pour les femmes et les hommes, mais seul le travail rémunéré des hommes augmente (Beaujot et Liu, 2005). La présence des enfants creuse particulièrement l’écart entre les sexes relativement à la proportion de leur activité productive totale, au travail et à la maison. En 1998, par exemple, les hommes mariés de moins de 45 ans avec enfants consacraient environ 66 p. 100 de leur temps productif au travail, par opposition à 35 p. 100 des épouses de cette catégorie.

Comment faire converger les tendances relatives au travail rémunéré entre les sexes?

Beaucoup de choses ont changé en dehors de la famille, mais il existe toujours des écarts importants dans la façon de diviser le travail ménager. Les normes semblent évoluer dans la bonne direction, mais, en moyenne, la condition parentale implique encore une répartition des tâches inégale. Il convient donc de réfléchir aux initiatives stratégiques qui favoriseraient une meilleure convergence.

Le congé parental

Nous pourrions commencer par créer un congé parental égal, ou du moins par augmenter la partie du congé prise par les hommes. Allonger le congé de six mois à un an a permis aux femmes de profiter d’un plus long congé de maternité et a également fait augmenter la proportion d’hommes qui prennent un congé. Il semble que les pères soient plus enclins à prendre congé si les mères restent à la maison pendant huit mois et s’ils touchent des prestations complémentaires à celles de l’assurance-emploi. Pour aller plus loin, nous pourrions envisager d’augmenter le taux de remplacement dans le cas des congés parentaux et d’imposer un maximum de huit mois de congé par parent.

Subventions au travail à temps partiel

C’est lorsque leurs enfants ont moins de trois ans que les parents cherchent particulièrement à réduire leur temps de travail. Pour le leur permettre, nous pourrions adopter des politiques qui considèreraient les travailleurs à temps partiel comme des travailleurs à temps plein, comme c’est le cas pour l’assurance-emploi et le Régime de pensions du Canada. Ainsi, les règlements pourraient empêcher la discrimination exercée à l’égard du travail à temps partiel sur le plan des salaires et des avantages sociaux. Nous pourrions même adopter des politiques comme celles de la Suède et accorder aux parents le droit de travailler à temps partiel lorsque leurs enfants sont jeunes, et celui de redevenir travailleurs à temps plein lorsqu’ils le souhaitent. En outre, il faudrait envisager de subventionner le travail à temps partiel des parents dont les enfants ont moins de trois ans. Pourquoi ne pas accorder à chaque parent un an de subventions par enfant?

Éliminer le modèle du soutien de famille

Alors que nous faisons le choix d’une société dans laquelle les dépendances sont moins nombreuses et où les hommes et les femmes sont plus égaux, il convient de relever nos dispositions législatives qui sont encore fondées sur le modèle traditionnel du soutien de famille, telles que les prestations de veuvage, les prestations au conjoint, le partage de la rente et les déductions fiscales pour les conjoints à charge. Si ces dispositions sont un moyen d’aider les couples au sein desquels il existe des dépendances, elles découragent aussi les femmes et les hommes à s’émanciper financièrement.

Les Suédois, qui n’ont jamais connu le partage des rentes, ont éliminé les prestations de veuvage pour les gens mariés après 1989. Si l’on adopte de tels changements, il faudra protéger les droits acquis pour ceux et celles qui vivent encore selon le modèle du soutien de famille.

La déduction fiscale pour les conjoints à charge est justifiable lorsqu’un conjoint se retire du marché du travail pour s’occuper de ses jeunes enfants, mais dans toute autre circonstance, pourquoi encourager la dépendance par ce genre de mesure fiscale? Pour les chefs de famille monoparentale, nous avons déjà créé une déduction pour le premier-né équivalente aux mesures dont jouissent les couples mariés. Pourquoi ne pas appliquer cette mesure à tous les parents et leur proposer une déduction pour le premier enfant à charge plutôt que pour les conjoints à charge? Évidemment, ce changement ne profiterait qu’aux familles biparentales, et je propose donc que les familles monoparentales touchent le double des prestations.

Conclusion

La difficulté de concilier travail et vie privée découle du fait que des changements dans certains domaines n’ont pas toujours été accompagnés de changements dans d’autres. Peter McDonald (2000) laisse entendre que la fécondité est particulièrement faible dans les sociétés où les femmes ont les mêmes conditions d’accès à l’éducation et les mêmes perspectives d’emploi que les hommes, mais où elles assument une proportion excessive du travail ménager. Livia Olah (2003) observe, par exemple, que les Suédoises sont plus susceptibles d’avoir un deuxième enfant si leur mari a pris un congé parental après la naissance du premier. Eva Bernhardt (2005) avance que, si la fécondité est aussi faible, c’est en partie parce que la révolution des sexes est encore inachevée. Les normes évoluent et tendent à favoriser une plus grande symétrie dans le partage du travail et il nous faut adopter d’autres changements pour encourager un meilleur partage du fardeau familial.

 

Signet
Le nouveau Régime québécois d’assurance parentale

Le nouveau Régime québécois d’assurance parentale (« RQAP ») est entré en vigueur le 1er janvier 2006. Le RQAP prévoit le versement d’une prestation financière à toutes les travailleuses et à tous les travailleurs – salariés et autonomes – admissibles qui se prévalent d’un congé de maternité, d’un congé parental, d’un congé de paternité ou d’un congé d’adoption.

Deux conditions précises doivent être respectées pour recevoir des prestations en vertu du Régime québécois d’assurance parentale. La naissance ou l’adoption doit survenir le 1er janvier 2006. Après cette date et ensuite, aucune prestation en vertu du régime fédéral de l’assurance emploi ne doit être versée.

Le RQAP offre aux parents le choix entre un régime de base (plus long mais moins payant) et un régime particulier (plus court et plus payant).

Régime de base

  • Les prestations pour le congé de maternité sont de 18 semaines et de 5 semaines pour le congé de paternité, au taux de 70 % du revenu hebdomadaire moyen dans les deux cas.
  • Le congé parental est compensé financièrement pendant 7 semaines à 70 % et 25 semaines à 55 %. Avec cette option, une mère peut recevoir des prestations au plus durant 50 semaines.
  • Le congé d’adoption partageable entre les parents est de 12 semaines à 70 % et de 25 semaines à 55 %.

Régime spécifique

  • Les prestations pour le congé de maternité est de 15 semaines et de 3 semaines pour le congé de paternité, au taux de 75 % du revenu hebdomadaire moyen dans les deux cas.
  • Le congé parental est compensé financièrement pendant 25 semaines à 75 %. Par exemple, une mère peut recevoir des prestations au plus durant 40 semaines.
  • Le congé d’adoption partageable entre les parents est de 28 semaines à 75 %.

De plus

  • Le RQAP abolit le délai de carence actuel de 2 semaines d’attente dès le début du congé. De plus, le revenu maximal assurable passera de 39 000 $ à 57 500 $.
  • Il admet un revenu assurable de 2000 $ (plutôt que 600 heures de travail au cours des 52 dernières semaines).
  • Le nouveau régime québécois donne droit aux pères à un congé de paternité de 3 ou 5 semaines avec prestations, non transférable à la mère.
  • Les employeurs, les employés et les travailleurs autonomes devront cotiser au régime.

Source : <www.rqap.gouv.qc.ca>.

 

References

Beaujot, Roderic et Jianye Liu. 2005. « Models of Time Use in Paid and Unpaid Work », Journal of Family Issues, vol. 26, n° 7, p. 924–946.

Beaujot, Roderic et Zenaida Ravanera. 2005. Family Models for Earning and Caring: Implications for Child Care, Université Western Ontario, Population Studies Centre, document de travail, disponible au :
<www.ssc.uwo.ca/sociology/popstudies/dp/dp05 01.pdf>

Becker, Gary S. 1981. A Treatise on the Family, Cambridge, Massachussetts, Harvard University Press.

Berk, Sarah Fenstermaker. 1985. The Gender Factory: The Apportionment of Work in American Households, New York, Plenum.

Bernhardt, Eva. 2005. « Non, il ne faut pas s’inquiéter de l’avenir de la population de l’Europe », document présenté lors d’un congrès de l’Union internationale pour l’étude scientifique de la population, France, juillet 2005.

Bernier, Christiane, Simon Laflamme et Run-Min Zhou. 1996. « Le travail domestique : tendances à la désexisation et à la complexifaction », La Revue canadienne de sociologie et d’anthropologie, vol. 33, n° 1, p. 1–21.

Coltrane, Scott. 1998. Gender and Families, Thousand Oaks, Californie, Pine Forge Press.

Engelhardt, Henriette et Alexia Prskawetz. 2004. « On the Changing Correlation Between Fertility and Female Employment over Space and Time », Revue européenne de démographie, n° 20, p. 35–62.

Hochschild, Arlie Russell. 1989. The Second Shift, New York, Viking.

Lundberg, Shelly et Elaine Rose. 1998. Parenthood and the Earnings of Married Men and Women, Université de Washington, document de travail du Seattle Population Research Center, n° 98-99.

McDonald, Peter. 2000. « Gender Equity in Theories of Fertility », Population and Development Review, vol. 26, n° 3, p. 427–439.

Olah, Livia. 2003. « Gendering Fertility: Second Births in Sweden and Hungary », Population Research and Policy Review, vol. 22, n° 2, p. 171–200.

Oppenheimer, Valerie K. 1988. « A Theory of Marriage Timing », American Journal of Sociology, vol. 94, n° 3, p. 563-591.

2017-09-29