Résumés de recherche - Les travailleurs à faible revenu au Canada

Dominique Fleury et Myriam Fortin1, Développement social Canada

Dominique Fleury est analyste de recherche et Myriam Fortin, analyste principale des politiques au sein de la Division de l’analyse quantitative et de l’information de Développement social Canada.

Introduction

Dans les pays industrialisés, il est collectivement admis que toute personne occupant un travail rémunéré devrait être en mesure de vivre décemment et de faire vivre les membres de sa famille. Or, pour certains Canadiens/Canadiennes, compter au moins un travailleur dans sa famille ne constitue pas une garantie contre le faible revenu. En effet, déjà dans les années soixante, des études démontraient qu’une grande proportion des individus à faible revenu faisait partie de familles comptant au moins un travailleur offrant un effort de travail considérable. Depuis quelques années, plusieurs pays tels que les États-Unis et certains pays d’Europe tentent de mieux comprendre le phénomène des travailleurs à faible revenu au sein de leurs frontières. Or, au Canada, très peu d’études se sont penchées sur le sujet et celles l’ayant fait se sont davantage intéressées à l’enjeu des travailleurs à faibles gains ce qui a eu pour conséquence de mettre l’accent sur les caractéristiques du marché du travail. Cependant, avec la restructuration massive des régimes d’assistance sociale des années 1990 et la réduction du nombre d’assistés sociaux (en moyenne –40,6 % entre 1994 et 20022) on a constaté une recrudescence de l’intérêt pour l’enjeu des travailleurs à faible revenu. Cet article vise donc à offrir un portrait de la situation des travailleurs à faible revenu au Canada.

Les constatations les plus frappantes de cette étude sont que l’enjeu des travailleurs à faibles gains diffère considérablement de celui des travailleurs à faible revenu, et que les caractéristiques familiales contribuent davantage que les caractéristiques du marché du travail à expliquer le faible revenu chez les travailleurs. En effet, la plupart des travailleurs à faibles gains n’ont pas un faible revenu familial (en 2001, seulement 24 % des travailleurs à faible gains vivaient dans une situation de faible revenu). Par ailleurs, le faible revenu chez les travailleurs ne s’explique généralement pas par le fait qu’ils travaillent peu (les travailleurs à faible revenu travaillaient, en moyenne, environ le même nombre d’heures que les travailleurs qui n’avaient pas un faible revenu familial en 2001), mais plutôt par les caractéristiques de leur famille. Notamment, au Canada, un travailleur qui offre un grand effort de travail est particulièrement vulnérable au faible revenu s’il est seul à subvenir aux besoins financiers de sa famille et sa vulnérabilité s’accroît avec le nombre d’enfants à sa charge. Ainsi, les options de politiques à considérer pour venir en aide aux travailleurs à faible revenu pourraient être fort différentes de celles visant à venir en aide aux travailleurs à faibles gains.

Définition de « travailleur à faible revenu » et distinction avec « travailleur à faibles gains »

Une des principales difficultés qui survient lorsque l’on s’intéresse à l’enjeu des travailleurs à faible revenu concerne comment les définir. Qui sont les travailleurs à faible revenu? La question n’est pas simple puisqu’elle implique l’interaction de deux champs d’études habituellement distincts, soient le travail (qui s’observe au niveau de l’individu) et le faible revenu (qui s’observe au niveau de la famille). Une grande confusion subsiste entre l’enjeu des travailleurs à faibles gains et celui des travailleurs à faible revenu. Un travailleur à faibles gains se définit comme un individu qui démontre un effort de travail considérable mais dont le revenu de travail est faible. Cependant, ce travailleur n’est pas nécessairement un travailleur à faible revenu si l’on considère que ses besoins sont comblés non seulement à l’aide de son propre revenu mais aussi, à l’aide de celui des autres membres de sa famille. Notamment, une personne qui travaille à temps plein toute l’année au salaire minimum est considérée au Canada comme un travailleur à faibles gains3. Toutefois, si cette personne vit, par exemple, avec un conjoint gagnant cent mille dollars par année, elle n’est évidemment pas dans une situation de faible revenu et conséquemment, ne peut être considérée comme un travailleur à faible revenu. En fait, les données démontrent qu’un peu plus de trois travailleurs à faibles gains sur quatre (76 %4) n’avaient pas un faible revenu familial en 2001. Un travailleur à faible revenu se définit donc plutôt comme un individu démontrant un effort de travail considérable durant l’année, mais dont le revenu familial se situe sous un seuil de faible revenu5.

FIGURE 1 Nombre de personnes à faible revenu et de travailleurs à faible revenu dans la population d’intérêt en 2001 (personnes âgées de 18 à 64 ans qui ne sont pas des étudiants à temps plein)

Nombre de personnes à faible revenu et de travailleurs à faible revenu dans la population d’intérêt en 2001 (personnes âgées de 18 à 64 ans qui ne sont pas des étudiants à temps plein)

FIGURE 2 Probabilité prédite* du faible revenu chez les travailleurs, selon le type de famille et le nombre de gagne-pain dans la famille 2001

Probabilité prédite* du faible revenu chez les travailleurs, selon le type de famille et le nombre de gagne-pain dans la famille 2001

Note :

* Les probabilités prédites sont tirées de résultats de régressions logistiques ayant estimées l’impact propre de chacune des variables prises en compte dans le modèle sur la probabilité de faible revenu chez les travailleurs.

Profil des travailleurs à faible revenu au Canada en 2001

Nombre de travailleurs à faible revenu et nombre de dépendants

En 2001, on comptait au Canada 653,000 travailleurs à faible revenu et 1,5 million de personnes touchées directement par ce phénomène, dont plus du tiers étaient des enfants de moins de 18 ans. Ces 1,5 millions de personnes représentaient plus de 50 % de l’ensemble des personnes à faible revenu au Canada.

Effort de travail des travailleurs à faible revenu

En 2001, la grande majorité des travailleurs à faible revenu démontrait un effort de travail considérable. En effet, 76 % d’entre eux ont déclaré avoir effectué 1500 heures de travail rémunérées ou plus durant l’année. C’est une proportion qui est un peu plus faible que celle observée chez les travailleurs qui ne vivaient pas dans une situation de faible revenu en 2001 (88 %). Cependant, la moyenne d’heures de travail effectuées par les travailleurs à faible revenu était très similaire à celle des autres travailleurs6, voire légèrement plus élevée (2090 heures vs 2050 heures en 2001).

Conditions sur le marché du travail des travailleurs à faible revenu

Malgré un effort de travail similaire, les conditions de travail des travailleurs à faible revenu étaient, en moyenne, plus précaires que celles des autres travailleurs. Notamment, les travailleurs à faible revenu avaient un salaire horaire bien inférieur à celui des travailleurs qui n’avaient pas un faible revenu familial en 2001 (12 $/h vs 19 $/h). Il est tout de même important de mentionner que le salaire horaire moyen des travailleurs à faible revenu se situait largement au-dessus du salaire minimum en vigueur dans toutes les provinces en 2001, et qu’ainsi, une augmentation du salaire minimum devrait être considérable pour avoir un impact significatif sur la réduction du nombre de travailleurs à faible revenu au Canada.

Par ailleurs, il était beaucoup moins probable que les travailleurs à faible revenu aient accès à un filet de protection dans le cadre de leur emploi (voir tableaux 1 et 2). En effet, en 2001, les travailleurs à faible revenu étaient environ trois fois moins susceptibles que les autres travailleurs d’avoir accès à divers bénéfices reliés à leur emploi, tels être membre d’un syndicat, être couverts par une assurance invalidité, avoir accès (ainsi que les membres de leur famille) à un régime de soins dentaires, etc.

Les travailleurs à faible revenu étaient également beaucoup plus sujets à être des travailleurs autonomes ou à avoir un horaire de travail atypique. Pas moins de 41 % des 653 000 travailleurs à faible revenu observés en 2001 ont déclaré avoir effectué au moins un épisode de travail autonome durant l’année alors que seulement 13 % des travailleurs qui n’avaient pas un faible revenu cette année-là ont déclaré avoir été travailleurs autonomes. Enfin, parmi ceux ayant occupé un emploi salarié durant l’année, près de 40 % n’avaient pas un horaire de travail régulier de jour alors que cette proportion était significativement plus faible chez les autres travailleurs (25 %).

La plus grande précarité des conditions de travail des travailleurs à faible revenu nous porte à nous interroger sur la capacité et l’efficacité des programmes actuels à leur venir en aide. Par exemple, étant donné la plus forte prévalence de travailleurs autonomes et d’emplois à horaire atypique chez les travailleurs à faible revenu, ces derniers ont moins accès aux programmes de soutien du revenu, tel l’assurance-emploi, que les autres travailleurs. Et, pour beaucoup d’entre eux, les services de garde subventionnés sous leur forme actuelle (9 h – 17 h) ne leur conviennent pas.

TABLEAU 1 Proportion de travailleurs ayant accès à des bénéfices liés à l’emploi, selon le statut de faible revenu des travailleurs en 2001
 Travailleurs à faible revenu en 2001 (%)Travailleurs qui n’ont pas un faible revenu en 2001 (%)
% ayant accès à une assurance-vie ou invalidité 17,9 61,5
% faisant partie d’un syndicat 10,8 30,3
% dont l’employeur offre un plan de pension 15,1 48,7

Principaux déterminants du faible revenu chez les travailleurs

Outre le salaire, qu’est-ce qui fait que certains travailleurs sont plus vulnérables à la pauvreté financière que d’autres? Les travailleurs à faible revenu constituent un groupe hétérogène. Cependant, certaines caractéristiques (personnelles, familiales ou relatives à l’emploi) sont particulièrement associées au faible revenu chez les travailleurs, ce qui permet de cibler les facteurs qui augmentent le risque de faible revenu chez les travailleurs.

Plus que toute autre, la situation familiale du travailleur joue un rôle primordial afin d’expliquer la probabilité qu’il connaisse un épisode de faible revenu. En effet, les travailleurs qui sont le seul gagne-pain de la famille sont beaucoup plus sujets à avoir un faible revenu familial que les autres travailleurs. C’est donc chez les personne seules, les parents seuls ainsi que chez les travailleurs faisant partie d’un couple dans lequel le conjoint ne travaille pas que l’on retrouve la probabilité de faible revenu la plus élevée parmi l’ensemble des travailleurs. De surcroît, plus les travailleurs ont d’enfants à leur charge, plus la probabilité qu’ils aient un faible revenu familial augmente et ce, qu’ils soient seuls gagne-pain dans la famille ou non. À preuve, tel que l’on peut le constater au graphique 2, la probabilité qu’un travailleur ait un faible revenu n’est que de 2 % s’il fait partie d’une famille sans enfant où les deux conjoints travaillent. Cette probabilité s’élève à 26 % lorsque le travailleur est le seul gagne-pain du couple et a plus de deux enfants à charge.

TABLEAU 2 Proportion de personnes faisant partie d’une famille ayant accès à des bénéfices liés à l’emploi*, selon le statut de faible revenu de la famille en 2001
 Personnes vivant dans une familles à faible revenue comptant au moins un travailleur en 2001 (%)Personnes vivant dans une famille comptant au moins un travailleur mais n’ayant pas un faible revenu en 2001 (%)
% ayant accès à un régime de soins dentaires 25,6 74,6
% ayant accès à un régime d’assurance-maladie ou de soins médicaux 26,6 74,6

Note :

* On pose ici l’hypothèse que le plan dentaire et le régime d’assurance-maladie liés à l’emploi couvrent tous les membres de la famille du travailleur ayant accès à ces bénéfices.

D’autres caractéristiques (énumérées au tableau 3) font aussi en sorte d’augmenter de manière significative la probabilité qu’un travailleur connaisse une situation de faible revenu. Celles-ci sont, entre autres, le fait d’être travailleur autonome, d’être un immigrant récent ou un Autochtone vivant hors réserve, de ne pas travailler à temps plein toute l’année, d’être jeune, etc.

Il est intéressant de noter que même chez les personnes qui travaillent un grand nombre d’heures (910 heures ou plus durant l’année), celles faisant partie de certains groupes à risque7 ont une probabilité d’avoir un faible revenu familial plus élevée que les personnes ne faisant pas partie de ces groupes.

La dynamique du faible revenu chez les travailleurs entre 1996 et 2001

Observer la dynamique du faible revenu chez les travailleurs sur plusieurs années consécutives est utile afin d’évaluer, entre autres, si la situation de faible revenu dans laquelle ils se trouvent est temporaire ou non ou de déterminer quelles sont les circonstances qui permettent aux travailleurs à faible revenu de sortir d’une situation de faible revenu.

Proportion d’individus qui connaît la situation de travailleurs à faible revenu

Si une petite proportion d’individus étaient considérés travailleurs à faible revenu en 2001 (4 %), une proportion beaucoup plus importante de Canadiens/Canadiennes a connu au moins un épisode de travail à faible revenu entre 1996-2001. En fait, parmi toutes les personnes âgées de 18 à 59 ans en 1996 qui n’étudiaient pas à temps plein, 1 sur 10 a été travailleur à faible revenu durant au moins une année entre 1996 et 2001.

TABLEAU 3 Les caractéristiques, autres que familiales, qui augmentent la probabilité prédite de faible revenu chez les travailleurs en 2001
 Différence de probabilité prédite de faible revenu avec la catégorie pour laquelle cette probabilité est la plus faible* %
Être travailleur autonome 8,3
Être un immigrant récent ou un Autochtone hors réserve 4,7
Ne pas travailler à temps plein toute l’année 4,5
Travailler pour une petite entreprise (< 20 employés) 3,8
Être jeune (18-24) 3,6
Habiter une région où le taux de pauvreté est supérieur à la moyenne 3,5
Avoir moins d’un diplôme d’études secondaires 3,3
Travailler dans la vente ou les services 3,1
Avoir des limitations au travail 2,7
Avoir peu d’expérience sur le marché du travail (< 3ans) 1,8

Note :

* Par d’exemple, le fait qu’un travailleur ait eu au moins un épisode de travail autonome durant l’année augmente de 8,3 points de pourcentage la probabilité qu’il ait un faible revenu familial cette même année par rapport à un travailleur n’ayant jamais été travailleur autonome.

Trajectoire sur le marché du travail des travailleurs à faible revenu

À priori, on pourrait penser que les travailleurs à faible revenu sont des individus dont l’effort de travail n’est pas très élevé et qu’ils ont tendance à alterner entre emploi, chômage et inactivité à leur gré ou parce qu’ils y sont contraints. Mais qu’en est-il réellement? En fait, on observe au tableau 4 que très peu des travailleurs à faible revenu identifiés en 1996 ont quitté le marché du travail dans les années subséquentes. Seulement 15 % des travailleurs à faible revenu de 1996 ont connu au moins une année sans aucune heure de travail durant la période 1997-2001, alors que cette proportion n’est que légèrement plus faible chez les autres travailleurs (11 %). Cependant, tout en demeurant sur le marché du travail, les travailleurs à faible revenu de 1996 ont été beaucoup plus enclins à basculer sous la barre des 910 heures de travail au moins une fois pendant les cinq années suivantes que les autres travailleurs (46 % vs 29 %).

Situation de faible revenu de long terme des travailleurs à faible revenu

Les travailleurs à faible revenu sortent peu du marché du travail mais réussissent- ils à sortir du faible revenu? Comme on pouvait s’y attendre, le travail est un facteur favorable à la sortie du faible revenu (voir tableau 5). En effet, malgré que 40 % des travailleurs à faible revenu aient connu la pauvreté persistante entre 1996 et 2001, ils y ont échappé plus souvent que les personnes à faible revenu qui ne travaillaient pas en 1996 (61 % vs 26 %). De plus, entre 1997 et 2001, 85 % des travailleurs à faible revenu identifiés en 1996 sont sortis de la pauvreté au moins temporairement.

TABLEAU 4 Trajectoire sur le marché du travail (1997-2001) des travailleurs de 1996, selon leur statut de pauvreté cette même année
 Travailleurs à faible revenu en 1996Travailleurs qui n’ont pas un faible revenu en 1996
 #%#%
Tous 513 700 100,0 8 895 200 100,0
Ont travaillé au moins 910 heures toutes les années 199 400 38,8 5 265 100 59,2
Ont toujours travaillé mais ont connu au moins une année de < 910 heures de travail 237 800 46,3 2 614 600 29,4
Ont connu au moins une année sans aucune heure de travail 76 600 14,7 1 015 500 11,4
TABLEAU 5 Statistiques descriptives sur le faible revenu de long-terme (1997-2001) selon l’effort de travail des personnes à faible revenu (FR) en 1996
 TFR en 1996 (910+ heures)A travaillé 1500+ heures en 1996A travaillé de 1 à 909 heures en 1996N’a pas travaillé du tout en 1996
Nb. de personnes faisant partie du groupe 513 700 358 200 227 600 708 500
% qui sont sortis du FR au moins une fois avant 2002 85,3 % 84,5 % 85,4 % 57,1 %
% qui sont demeurés à FR 1 seule année 26,1 % 25,7 % 29,4 % 7,9 %
% qui sont demeurés à FR 2 ou 3 années 38,3 % 37,7 % 34,1 % 20,6 %
% qui sont demeurés à FR 4 années ou plus 35,6 % 36,5 % 36,5 % 71,5 %
Nb. moyen d’années passées dans la situation de FR 2,99 ans 3,03 ans 2,98 ans 4,44 ans
Proportion ayant vécu de la pauvreté persistante* 39,3 % 40,3 % 38,4 % 73,6 %

Note :

* On dit qu’un individu a vécu de la pauvreté persistante si le cumul de ses revenus familiaux disponibles de 1996 à 2001 est inférieur au cumul des SFR-après impôt de Statistique Canada pour cette même période.

Il est intéressant de noter qu’entre 1996 et 2001, les taux de pauvreté persistante ainsi que les taux de sortie du faible revenu chez les travailleurs étaient fort similaires, qu’ils aient peu travaillé (entre 1 et 909 heures) ou beaucoup travaillé (910 et plus) en 1996. Ainsi, il semble qu’à long terme, le nombre d’heures de travail importe peu pour prédire la chance qu’a un individu de se sortir du faible revenu. Ce qui importe davantage c’est le fait d’avoir ou non un lien avec le marché du travail.

Tout de même, ce ne sont pas tous les travailleurs qui réussissent à sortir du faible revenu à court terme. En effet, sur la période 1996-2001, les travailleurs à faible revenu identifiés au début de la période ont passé en moyenne trois ans sous le seuil de faible revenu, et près de 40 % d’entre eux y ont passé quatre ans ou plus. De plus, parmi ceux qui sont sorti du faible revenu rapidement (en 1997), plus du tiers (36 %) sont retombés dans une situation de faible revenu à court terme (entre 1998 et 2001). Bref, même si les travailleurs à faible revenu demeurent généralement moins longtemps dans une situation de faible revenu que les autres personnes à faible revenu, pour la majorité d’entre eux, la situation de vulnérabilité financière dans laquelle ils se trouvent est plus que temporaire.

De surcroît, près de la moitié des travailleurs à faible revenu qui ont réussi à sortir de la pauvreté l’ont fait grâce à leur environnement familial et non à leur progression sur le marché du travail (voir figure 3). En effet, alors que pour 54 % des travailleurs à faible revenu de 1996 ayant réussi à sortir du faible revenu avant 2002, la sortie était majoritairement due à une hausse de leurs propres gains, pour 46 % d’entre eux, la sortie était plutôt attribuable à un changement dans la structure de leur famille (14 %) ou à une hausse des revenus d’autres membres de leur famille (32 %).

FIGURE 3 Principales raisons liées à la première sortie de la pauvreté entre 1997 et 2001 des travailleurs à faible revenu identifiés en 1996

 Principales raisons liées à la première sortie de la pauvreté entre 1997 et 2001 des travailleurs à faible revenu identifiés en 1996

Enfin, même après être sortis du faible revenu, les « ex-travailleurs à faible revenu » avaient un revenu familial bien inférieur au reste de la population. Alors que sur la période 1996- 2001, le revenu familial disponible moyen de l’ensemble des personnes qui n’avaient pas un faible revenu en 1996 se situait à 57 000 $, il était près de 40 % moins élevé chez les travailleurs à faible revenu qui sont sortis de la pauvreté (34 600$)8.

Utilisation de l’assistance sociale et de l’assurance-emploi par les travailleurs à faible revenu

Il est facile de s’imaginer que la frontière entre le statut de travailleur à faible revenu, d’assisté social ou de chômeur peut être parfois ténue. En effet, plus le travail est précaire, moins il procure d’avantages par rapport à l’inactivité et donc, plus il est probable que le travailleur quitte son emploi ou le perde. Il est donc intéressant de vérifier la dynamique existant entre le statut de travailleur, d’assisté social ou de bénéficiaire d’assurance-emploi parmi les individus qu’on identifie à un moment donné comme travailleurs à faible revenu.

En fait, on observe que les travailleurs à faible revenu ont davantage tendance à avoir recours à l’assistance sociale que les autres travailleurs. À preuve, en 1996 comme en 2001, les travailleurs à faible revenu étaient beaucoup plus susceptibles que les autres travailleurs d’avoir eu recours à des prestations d’assistance sociale durant l’année (13,5 % vs 1,5 % en 1996 et 9,6 % vs 1,2 % en 2001). Par ailleurs, alors que seulement 6 % des travailleurs qui n’avaient pas un faible revenu en 2001 avaient eu recours à l’assistance sociale dans les années antérieures, chez les travailleurs à faible revenu cette proportion s’élevait à 30 % et pour la plupart d’entre eux les prestations d’assistance sociale représentaient la grande majorité (80 % ou plus) de leur revenu familial. Les travailleurs à faible revenu identifiés en 1996 étaient également plus sujets à toucher des prestations d’assistance sociale dans les cinq années suivantes que les autres travailleurs (18 % vs 3 %) quoique dans ce cas, très peu d’entre eux ont compté sur l’assistance sociale comme principale source de revenu.

Les travailleurs à faible revenu n’étaient cependant pas de plus grands utilisateurs de l’assurance-emploi que les autres travailleurs. En effet, alors que 12 % des travailleurs à faible revenu en 2001 ont eu recours à des prestations d’assurance-emploi cette année-là, chez les autres travailleurs cette proportion était de 13 %.

Conclusion

Malgré les efforts visant à combattre le faible revenu et l’exclusion sociale, beaucoup de Canadiens/Canadiennes ont toujours de la difficulté à intégrer le marché du travail. Depuis plusieurs années, la politique sociale mise beaucoup sur l’emploi dans sa lutte contre le faible revenu. Or, si l’emploi constitue un moyen efficace pour échapper au faible revenu, il n’est pas non plus une panacée. Il existe au Canada, comme dans d’autres pays, un certain nombre de personnes qui accèdent au marché du travail et qui font même un effort de travail considérable mais qui arrivent difficilement à joindre les deux bouts; ce sont les travailleurs à faible revenu.

Très peu de recherches se sont attardées à décrire et à comprendre la situation des travailleurs à faible revenu au Canada. La présente étude vise donc à faire la lumière sur certaines facettes de cet enjeu encore méconnu. Les points saillants de l’étude sont les suivants :

  • En 2001, environ 50 % des Canadiens/Canadiennes à faible revenu comptaient au moins un travailleur dans leur famille.

  • Entre 1996 et 2001, la situation de travailleur à faible revenu a touché une personne en état de travailler sur dix.

  • Les travailleurs à faible revenu démontrent un effort de travail important. Cependant leurs conditions de travail sont beaucoup plus précaires que celle des travailleurs n’ayant pas un faible revenu familial.

  • La situation familiale compte pour beaucoup dans l’explication du faible revenu chez les travailleurs. Au Canada, les familles comptant un seul travailleur sont particulièrement à risque de pauvreté financière et ce risque augmente avec le nombre d’enfants dans la famille.

  • Si le travail favorise la sortie de la pauvreté, pour la plupart des travailleurs à faible revenu, la situation dans la quelle ils se trouvent est plus que temporaire.

La présente étude nous a permis d’avoir une meilleure compréhension du phénomène des travailleurs à faible revenu au Canada et de faire la distinction avec celui des travailleurs à faibles gains. Il serait maintenant important de réfléchir aux types de politiques et de programmes qui pourraient être développées afin de favoriser davantage l’autosuffisance des travailleurs à faible revenu.

Notes

  1. Le présent article résume les principaux résultats d’une vaste recherche en cours sur les travailleurs à faible revenu au Canada. Les résultats de cette plus vaste recherche n’ont pas encore été publiés. Toutefois, il est possible d’obtenir une ébauche d’un premier article intitulé “A Profile of the Working Poor in Canada” à l’adresse suivante : <http://cerf.mcmaster.ca/conferences/June2004/fortin.pdf>.

  2. Karabegoviæ, Amela (May 2003).

  3. Tel que défini par Réseaux canadiens de recherche en politiques publiques un travailleur à faibles gains est un individu qui travaille à temps plein toute l’année mais dont les revenus de travail sont inférieurs à 20 000 $.

  4. Tous les résultats statistiques inclus dans cet article sont tirés des calculs des auteures à partir des fichiers principaux de l’Enquête sur la dynamique du travail et du revenu, 2001.

  5. Pour l’objet de la présente étude empirique, les auteures ont choisi de définir les travailleurs à faible revenu comme suit :

    Analyses transversales : Les individus âgés de 18 à 64 ans, qui ne sont pas des étudiants à temps plein, qui ont travaillé contre rémunération un minimum de 910 heures et qui, avec leur revenu familial disponible, ne sont pas en mesure de se procurer les biens et services inclus dans le panier de consommation de la Mesure basée sur un panier de consommation (MPC) durant l’année de référence.

    Analyses longitudinales : Les individus âgés de 18 à 64 ans, qui ne sont pas des étudiants à temps plein, qui ont travaillé contre rémunération un minimum de 910 heures et dont le revenu familial disponible ne surpasse pas le Seuil de faible revenu après impôt de Statistique Canada (SFR-rai) durant l’année de référence.

    Pour les besoins de l’analyse longitudinale, les auteures ont dû changer de mesure de faible revenu pour identifier les travailleurs à faible revenu puisque les seuils de la MPC ne sont disponibles qu’à partir de 2000. Toutefois, elles ont effectués des tests pour vérifier la robustesse des résultats obtenus pour l’année 2001 et ont trouvé que, quoique le nombre de travailleurs à faible revenu est plus élevé lorsque la MPC est utilisée, le profil des travailleurs à faible revenu est très similaire que l’on utilise la MPC ou les SFR-ai.

  6. Dans cet article, les « autres travailleurs » font référence aux individus de 18-64 ans qui ne sont pas des étudiants à temps plein et qui ont effectué au moins 910 heures de travail rémunéré durant l’année mais qui n’ont pas un faible revenu familial.

  7. Des recherches ont permis d’identifier un certain nombre de groupes particulièrement à risque de connaître de longues périodes de faible revenu, d’exclusion du marché du travail ou de marginalisation sociale au Canada. Ces groupes sont les parents seuls, les Canadiens d’origine autochtone, les personnes ayant immigré au Canada dans les dix années précédent l’année d’observation, les personnes souffrant depuis longtemps d’une maladie ou d’une condition physique ou mentale limitant leurs aptitudes au travail et les personnes de 45 à 64 ans vivant seules.

  8. Le rapport des revenus disponibles moyens ((57,000/34,600)=1.6) demeure environ le même lorsqu’il est ajusté pour tenir compte de la taille de la famille ((33,000/20,000)=1.65).

Le coin du livre - La force vitale de la collectivité

Les organismes à but non lucratif et bénévoles (ENOB) exercent une forte présence économique et font appel à la participation de millions de Canadiens, qui s’y impliquent en tant que membres, en donnant temps et argent. Facette importante de la vie au Canada, ils sont le vecteur des efforts déployés par des millions de Canadiens pour répondre aux besoins de la communauté. OEuvrant dans des secteurs très divers, ces organismes s’emploient souvent à assurer la prestation d’avantages publics. Qu’ils fonctionnent, comme bon nombre d’entre eux, avec un budget restreint et le seul travail des bénévoles, ou qu’ils bénéficient de ressources financières et humaines importantes pour mener à bien leur mission, ils ont tous en commun la volonté de servir le public ou leurs membres et une forme institutionnelle qui les empêche de réaliser des profits pour le compte de leurs propriétaires ou de leurs administrateurs.

L’enquête nationale sur les organismes à but non lucratif et bénévoles (ENOB) dresse pour la première fois un portrait de ces organismes au Canada et révèle la diversité de ces associations, qui touchent les Canadiens dans pratiquement toutes les facettes de leur vie.

Pour plus d’information, veuillez consulter le rapport de Statistique Canada intitulé Force vitale de la collectivité : faits saillants de l’Enquête nationale auprès des organismes à but non lucratif et bénévoles. Ce rapport est disponible gratuitement en version électronique téléchargeable sur le site de Statistique Canada www.statcan.ca, numéro de catalogue : 61-533-WPE.

2017-09-29